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La Prospérité du Vice : une introduction (inquiète) à l'économie, de Daniel Cohen
Le bonheur ? Vaste programme ! Des brochettes de moralistes et d’écrivains se sont cassé les dents à tenter de définir cette notion évanescente et infiniment subjective. Les économistes, eux, aiment traiter les sujets comme des Vikings envahissant une contrée : avec une efficace brutalité. Page 150, Daniel Cohen est ainsi éblouissant dans sa définition. « Le bonheur des modernes n’est pas proportionné au niveau de richesse atteint. Il dépend de son accroissement, quel que soit le point de départ de celle-ci. » En clair, ce n’est pas le fait d’être riche ou très riche qui rend heureux, mais de s’enrichir. Le bonheur est dans le mouvement, dans la conquête du petit plus, du petit mieux.
Mine de rien, c’est une belle leçon de philo ! L’économiste, professeur à Normale Sup, la résume d’une boutade chipée à un humoriste du XIXe siècle : « Etre heureux, c’est gagner 10 dollars de plus que son beau-frère. » C’est tellement vrai ! Mais en quoi est-ce que cela nous éclaire sur notre situation actuelle ? Simple : si notre société occidentale se perçoit moins heureuse qu’il y a trente ans, c’est justement parce qu’elle a fondé son bonheur sur ce qu’il nomme une « addiction à la croissance ».
Or, si les Trente Glorieuses affichaient 5 % par an, c’est terminé depuis les années 1980… et ça ne reviendra jamais. Pourquoi ? Parce que de 1945 à 1980, l’Europe et le Japon n’ont fait que rattraper le niveau de vie de leur modèle, les Etats-Unis. Et une fois que le Français moyen a possédé autant que le Californien de base, la croissance s’est transformée en limaçon. Et avec elle, tout s’est cassé la figure : la solidarité entre les générations, l’équilibre des finances… Bref, tout ce qui fonctionnait sur une bicyclette lancée à pleine vitesse s’est mangé le trottoir dès que celle-ci a freiné.
Aujourd’hui, la Chine et l’Inde se trouvent dans ce cas de figure : ils pédalent pour nous rattraper, puis nous dépasser. Ils sont heureux. Et vers 2030-2050, sauf accident, la Chine sera la première puissance du monde. Mais quand ce sera fait ? Attention les dégâts, promet Cohen. Car si son livre démontre une chose, c’est que le développement économique ne rime pas avec la fin de la violence. Pas du tout ! N’oublions pas que la Première Guerre mondiale a éclaté alors que les pays européens étaient au sommet de leur puissance économique et coloniale. Et qu’à en croire le pasteur Malthus, abondamment cité par Cohen, le développement débouche sur une explosion démographique qui conduit vite à la cata…
Erudit gourmand, pédagogue attrape-tout et vulgarisateur hors pair, Cohen montre dans sa Prospérité du vice le même défaut que dans la plupart de ses ouvrages : celui de partir un peu dans tous les sens. Mais le fait est qu’avec un peu de patience, on en ressort plus intelligent. Pas forcément plus gai.
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